Isabelle Hayeur

Paysages incertains : la recomposition de l'espace par les techniques de manipulation de l'image comme métaphore de la transformation du monde

Depuis quelques années je réalise des photomontages numériques à partir de photographies de paysages. Je compose de nouveaux espaces en intervenant sur mes prises de vue ou en les combinant à des images que je m'approprie. Par divers aspects, tels que leur côté fait main, ces compositions s'apparentent davantage au tableau et à la peinture qu'au cliché croqué sur le vif.

Mes images se donnent à voir comme celles que nous voyons tous les jours mais sont le résultat de simulations et de travestissements. Je les trafique pour en forcer le sens : pour souligner ce qu'elles véhiculent déjà ou encore pour les amener à dire autre chose. Les espaces qui en résultent entretiennent un rapport singulier avec le réel et portent en eux des ambiguïtés à plusieurs niveaux. Ils évoluent dans une zone où les choses cessent d'être clairement définies et oscillent l'une vers l'autre. Ils nous informent quant à certaines frontières : celles qui existent entre réalité et fiction, probable et improbable, naturel et artificiel. À la fois étranges et familiers ils deviennent une intrigue pour celui qui les regarde.

Cette façon de travailler étire les limites du photographique en détournant sa vocation documentaire au profit du faux-semblant. La manipulation par ordinateur dissimule la construction et rend la retouche presque indécelable. La vraisemblance des photomontages numériques est troublante puisqu'elle introduit un questionnement sur la nature et la transparence de l'image. L'apparition des images virtuelles dans la vie publique redonne de l'importance à la question du vrai et du faux qui peut paraître banale. Depuis sa naissance, la photographie a joué un rôle de témoin et de fenêtre sur le monde. Elle apparaît d'autant plus réelle qu'elle dépend du monde physique comme source première de référents. Aujourd'hui, les technologies numériques nous amènent à modifier notre façon d'accepter les évidences visuelles puisqu'elles permettent de donner forme à des univers autrefois impensables.

L'artiste agit ici, en quelque sorte, comme un architecte du paysage en simulant une intervention dans le réel et en formulant une hypothèse d'aménagement. La recomposition des espaces par les techniques de transformation de l'image soulève la question de la responsabilité de nos imaginaires. Elle nous montre avec quelle facilité il est possible de créer des illusions convaincantes, manipuler et jouer avec les données du monde. Elle met en évidence notre capacité d'agir sur notre environnement et d'intervenir sur le cours des choses.

Directeur de recherche : André Clément