Antoinette Grassi

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Le journal intime : la peinture en série comme témoin du temps et document corporel

Chaque oeuvre se situe dans un contexte à la fois personnel et social. En tant que peintre et femme travaillant en 1997, mon oeuvre est un reflet de cette réalité. Comme peintre abstrait, je retrace mon évolution d'artiste à travers ma formation académique et les principes de l'art moderne issus des écoles américaine et européenne dont les fondements reposent sur des paradigmes patriarcaux et linéaires. Aussi, je dois beaucoup aux femmes artistes, si peu soit elles, qui au cours des années 1960 et 70 ont défriché le terrain pour les artistes des générations suivantes. Elles ont contribué tant au niveau de la création qu'au niveau de la critique. Malheureusement, certains discours féministes ont rejeté la peinture comme choix artistique pour les femmes artistes. Ces discours postulent que le lien étroit entre la peinture abstraite et l'idéologie moderniste rend ce médium problématique. Comment donc concilier la tradition moderne avec les discours féministes? Je dois sans cesse confronter ce conflit dans mon travail.

D'abord, je commence par retracer l'évolution de la peinture dans le passage du modernisme au postmodernisme. Dans la peinture post moderne¹, les débats qui entourent la pratique deviennent aussi importants que l'oeuvre elle-même. De 1965 à 1975, la peinture a été mise à l'écart et remplacée par des pratiques qui se dissocient du modernisme. Lorsque, dans les années 1980, la peinture a connu un nouvel essor, il est évident qu'elle subit aussi une influence féministe marquée. malgré cela, les femmes étaient exclues du discours concernant cette nouvelle peinture. Alors comment peut-on réviser l'histoire de la peinture à partir d'une position marginale plutôt que par une position héroïque? Comment est-ce que la peinture abstraite peut être redéfinie par un savoir féminin plutôt que par un style féminin?

Jusqu'à tout récemment, les discours féministes étaient centrés sur la représentation du corps féminin. Le corps devient le site de ces discours, particulièrement la relation entre le corps du peintre et le corps de l'oeuvre. Comment incarner le sujet féminin quand le corps représenté n'est plus un corps passif, mais le corps actif du peintre? Plus précisément, comment la peinture non-figurative peut-elle soulever des problématiques féministes?

Ma peinture porte sur l'inscription du corps féminin. Je pose la question, est-ce que cette inscription du corps est liée à mon processus de travail? Cette réflexion met en évidence l'instabilité du Moi. Le Moi n'est pas fixe, c'est une entité fluide. Ainsi, il en va de même dans ma peinture. Comment peut-on proposer sans affirmer, ou être complet, sans être terminé? Mon oeuvre se poursuit. Elle n'a pas de fin précise. Elle est complète mais inachevée. Je m'inscrit dans l'oeuvre et j'y affirme ma présence telle qu'elle est aujourd'hui.

Dans Le projet cicatrice, je trace le processus de cicatrisation et son lien à mon cheminement en peinture, c'est-à-dire à l'accumulation des couches. L'oeuvre raconte les étapes nécessaires à la construction d'une peau neuve, une analogie à la construction du Moi. La peau est une surface d'inscription sur laquelle est gravée toute l'histoire du corps. Elle sert à la fois de barrière et d'interface entre l'intérieur du corps et le monde extérieur. S'endurcir la peau, l'avoir dans la peau, être à fleur de peau... Ces envies, ces émotions révèlent nos états d'âme. Gravées dans la peau, elles écrivent le corps.

Tel un journal, ces oeuvres marquent certains jours de ma vie, jours que je rapporte à travers l'acte de peindre. Ces oeuvres lient la peinture comme procédé pur à l'inscription d'une histoire personnelle. Je documente mon processus de travail, une chronologie cyclique où le moment de peindre et le moment de cicatrisation sont intimement liés. L'oeuvre fait allusion non seulement aux cycles temporels et biologiques, mais aussi aux cycles de la peinture dans l'histoire.

La peinture du vingtième siècle se remet perpétuellement en question et rejoint ainsi la notion d'un Moi indéfini. Comment peut-on s'inscrire dans son oeuvre si l'on n'a pas d'identité fixe? Dans ma peinture, les frontières entre l'image et le texte (en langues multiples), entre l'abstraction et le figuratif, et entre le journal intime et la peinture sont brouillées.

La peinture, toujours prise dans sa propre métalangue, est devenue un domaine complexe tant pour la pratique que pour la critique. Et l'oeuvre, autrefois le médium par lequel l'artiste exprimait son angoisse, est elle-même angoissée. Alors que le peintre réfléchit sur l'état cicatrisé de son médium, dans mon travail, la peau devient la limite de la peinture elle-même.

¹ Dans cet essai, le terme post moderne se réfère à la période suivant l'année 1965.

Directrice de recherche : Monique Régimbald-Zeiber